A peine arrivés à Ranga Roa, et nous sommes embarqués à l'arrière du pick up d'Antoine à la tombée de la nuit, dans une ambiance tropicale, à passer par les chemins de traverse pour découvrir ensemble l'Enigme de cette île.
D'abord sur ses origines :
Nommée le « nombril du monde », ses premiers habitants pensaient être seuls au monde : à 3700 km des côtes chiliennes et 4000 des îles polynésiennes, on peut aisément comprendre : une disposition particulière de pierres rondes dont la centrale magnétique illustre cette thématique dans la partie Nord Est de l'île entre la Volcan Poike et la plage Ana Kena.
Autrement appelée Rapa Nui ou "La grande Rapa" en langue Maori (par similitude avec l'île du même nom aux Australes), elle aurait été investie par un roi polynésien. Chassé des Marquises (pour querelle d'autorité ou histoire de coeur ?), Hotu Matua envoya ses 7 fils à la conquête de nouvelles territoires sur deux pirogues à balanciers ; chaque embarcation pouvant contenir jusqu'à 50 personnes, avec provisions et animaux. Guidés par les étoiles, les formations de nuages et la présence d'oiseaux à l'approche des îles, ces excellents navigateurs ont abordé cette terre par la plage D'Anakena puis seraient retournés chercher le Roi et sa suite. Pour donner une échelle, selon une reconstitution, il faut compter 17 jours pour relier les Marquises et l'île de Paques. On dit que c'est en hommage à ces 7 explorateurs que les Moais de Ahi Akivi regardent la mer.
Redécouverte par un navigateur hollandais Jakob Roggeveen le jour de Pâques soit le 5 Avril 1722, elle porte alors ce nom qui parvient le plus souvent à nos oreilles.
Ensuite, beaucoup de mystères entourent ces géants de pierre : les Moais
Ces statues de 4 à 20 mètres sont immergées de 2/3 de leur hauteur et chapeautés de monolithes en tuf rouge (provenant de la partie ouest de l'île, sensés représenter la chevelure) pour assurer un équilibre pérenne.
La sculpture et l'installation sont des opérations délicates surtout si l'ont tient compte du poids : 1,5 tonnes en moyenne ( et jusqu'à 150 tonnes pour les plus imposantes) et de la fragilité de la pierre (poussières de lave ocre). Elles sont formées à même la carrière, élimées en leur dos jusqu'à former une quille, elle même percée en divers endroits alors que le sol est évidé à ses pieds afin d'exercer un effet balancier pour la redresser. Les colosses étaient ensuite déplacés jusqu'à leur point de chute final soit parfois une vingtaine de km.
Les yeux étaient insérés par la suite : composée d'os (de requins) et de corail ou d'obsidienne (pour la pupille) ; le dernier exemplaire est présenté au Musée Archéologique.
Ce sont des représentations des ancêtres glorieux portant, au dos les couleurs de la tribu (pour la plupart érodées par les vents marins) et de face une attitude peu expressive pour le visage, des ornements de couleurs à la base du cou, et sous le nombril les mains jointes, au dessus du sexe. Situés à des endroits stratégiques pour la délimitation des territoire, les Moais sont ancrés sur des "méaes" ou plate formes funéraires sacrées composées de grosses pierres de lave noire.
Autre personnage mythique :
L'homme oiseau est considéré comme un second roi, ou le chef militaire déterminant le clan dominant sur l'île pour une durée d'un an ; Comme illustré dans le film « Rapa Nui », une compétition de la plus haute importance était organisé à l’occasion de la ponte du premier œuf lors du retour des sternes à la fin de l’hiver; les concurrents suivaient une longue préparation initiatique, avant de donner le feu vert de Orongo à leurs serviteurs "Hopu" en contrebas qui s’élançaient dans la baie pour une course folle, aussi périlleuse dans l’eau que sur le promontoir de l'îlot Moto Nui, pour ramener le précieux objet du culte considéré comme la réincarnation du dieu de la création Make Make.
Le vainqueur se rasait alors crâne et sourcils et s'isolait quasi totalement pour faire respecter son caractère sacré.
Il est largement représenté en gravures rupestres et pétroglyphes.
Autre trésor non résolu : l'écriture Rongo rongo
Découverte par un missionnaire au 18ème siècle, généralement présentée sur une vingtaine de tablettes en bois mettant en scène homme, animaux, outils et présentant 500 caractères différents , elle n'a percé son secret que très partiellement. On présume que le soulèvement des petites oreilles (peuple) contre les grandes oreilles (nobles, prêtres et rois) détenteur de la tradition puis une guerre sanglante entre les clans ont participé à sa quasi disparition et à laméconnaissance de cette trace écrite.
Consécutivement à cette période, l’appauvrissement des ressources de la terre (notamment la coupe
abusive des arbres pour répondre aux besoins primaires et permettant le transport des Moais, fabriqués en nombre croissant du fait des clans,) et la redécouverte de cette île par de grands navigateurs (apportant son lot de maladies) avec l’arrivée des missionnaires (avec de nouveaux comportements vis a vis de leur environnement) ont éloigné pour quelques temps les Pascuans de leurs traditions fondatrices.
La période de colonisation fût grande et loin d'être heureuse mais les anciennes valeurs renaissent et l'île de Paques est enfin reconnue internationalement puisque rattachée au Patrimoine de l’Humanité par l’Unesco depuis 1995.
Tout n'est pas gagné : il n’en demeure pas moins que les recherches pour explorer les sols (le dépôt de sédiments a recouvert une partie importante des vestiges), faire parler les pierres (datage par carbone 14) pour expliquer les techniques employées sont loin d’attirer l’attention de l’intendance assurée par Valparaiso au Chili et de débloquer des fonds suffisants. Les fouilles sur le terrain sont effectuées par des archéologues volontaires ou par des expéditions étrangères financées par des fond privés ce qui donnent libre cours à toutes sortes d’hypothèses sur l’origine de ces statues, et mettent en péril la conservation des trésors mis à jour. En bref, tout est à venir pour enfin comprendre un peu mieux cette civilisation, à moins que les mystères qui l'entourent la protègent encore d'une invasion touristique trop commerciale.
Et dire que tous ces vestiges auraient pu être français si la demande de protectorat français par la dernière reine Rapa nui n’avait pas essuyé deux refus consécutifs...
Les sites qui nous ont le plus marqués :
Anakena : une plage idyllique et qui est contiguë au site Ahu Nau Nau,
Orongo : village cérémoniel de 54 maisons de pierre d'où se faisait l'observation du Motu Nui ; l'île aux oeufs de sterne, derrière lequel se trouve le cratère de Rano Kau de 1,5 km de diamètre, et 300 m de profondeur,
Rano Raraku : Volcan situé dans le nord est de l'île, il fournissait la matière première pour la sculpture de ces monstres sacrés. Composé de tuf ou poussière de lave compactée, elle est plus facile à travailler que le silex (qui fournira les outils à la coupe). On y trouve les restes de 300 Moais en cours de construction ce qui permet d'entrevoir toutes les phases d'élaboration jusqu'à l'élévation de la statut avant son transport.
Ahu Tonga riki : 200 m de long avec 15 statues sur la plate-forme, détruit partiellement en 1960 par un raz de marée, qui avait éloigné ces statues d'une centaine de mètres l'une de l'autre et fût reconstruit entre 1992 et 1996,
Tahai : les premiers tikis visibles de Ranga Roa, dont un restauré avec les yeux,
Ahu Akivi : les 7 seuls moais qui regardent en direction de la mer, restaurés en 1960,
Anakai Tangata : Superbe crique avec cave présentant des gravures rupestres d'oiseaux marins,
Ana te pahu : caverne spacieuse dans laquelle les premiers habitants faisaient pousser leurs cultures à l'abri des plantes colonisateurs,
Vai a heva : Énorme bouche sculptée sur une des cheminées de Poike,
Nous avons passé, pour notre part, une semaine fort agréable, accueillis comme des rois par Antoine et Lolita dans un petit bungalow couleur local au fond de leur jardin. Nous avons aussi croisé la route de deux tourdumondistes suisse : Carole et Vincent et avons échangé les bons plans puisque ne tournant pas dans le même sens.
Sinon, le raccourci pour aller en "ville" était à travers champs et hormis les chiens de garde, aucune animosité n'est apparente sur l'île : les Pascuans sont très aimables et ne s'empêchent pas de vivre au contact des curieux que nous sommes. Qu'ils circulent en gros pick up carénnés ou à cheval (non attaché sur le bord des routes) dans les 3 rues principales de Ranga Roa, ils protègent leurs terres puisqu'aucun étranger n'accède à la propriété et arrivent apparemment à concilier passé et présent, isolement et ouverture sur le reste du monde.
Enfin, il y aurait encore tant à dire mais la chasse aux trésors est déjà finie. Un peu plus reposés, nous repartons pour de nouvelles aventures !
Création: Eric Monge